Une nouvelle mission pour les notaires : réforme de modernisation des formalités de
l’apostille et de la légalisation en France
CAI Yong
Membre de la Commission Déontologie Notariale de l’Union
Internationale du Notariat
Membre du Comité des Recherches théoriques de l’Association
du Notariat de Chine (ANC), Délégué de l’ANC pour la France
Notaire à l’Étude notariale Lüzheng à Chengdu,
Sichuan
Récemment,
les formalités en France de l’apostille et de la légalisation des actes publics
destinés à être produits à l’étranger ont connu des changements importants et les
notaires assument désormais de nouvelles fonctions. Conformément à l’Ordonnance n° 2020-192 du 4 mars 2020
portant réforme des
modalités de délivrance de la légalisation et de l’apostille, au Décret
n° 2021-1205 du 17 septembre 2021 relatif à la légalisation et à l’apostille
des actes publics établis par les autorités françaises, et au
Décret n° 2024-1200 du 23 décembre 2024,
à partir du 1er mai 2025, le notariat remplace la cour d’appel en
tant qu’autorité de délivrance des apostilles (également appelées
« légalisation de La Haye ») et à compter du 1er septembre
2025, les notaires se verront également confier la délivrance des légalisations
(également appelées « légalisation consulaire »), en lieu et place du ministère
des Affaires étrangères.
En effet, la date d’entrée en vigueur initiale du
transfert de la compétence de délivrance des légalisations et des apostilles
aux notaires était le 1er septembre 2023, mais a été reportée au 1er
janvier 2025 par le Décret n° 2023-25 du
23 janvier 2023, puis par le Décret
n° 2024-1200 du 23 décembre 2024, respectivement au 1er mai 2025
(apostille) et au 1er septembre 2025 (légalisation).
Contexte et motivation de la réforme
Il est bien connu que la circulation
internationale des actes nécessite un examen de leur légitimité formelle et de
leur origine, qui s’effectue par le biais de la légalisation ou de sa forme
simplifiée, l’apostille, afin d’attester de l’identité des signataires des actes
et de la véracité des signatures et des sceaux correspondants. L’intention de
la France de promouvoir la réforme de la légalisation et de l’apostille ne date
pas d’hier et est considérée comme une mesure importante pour promouvoir la
réduction du fardeau judiciaire, réduire les fonctions gouvernementales et
améliorer l’efficacité des services publics.
Selon un rapport soumis par le ministère
français de la Justice au Président de la République au début du mois de mars
2020,
chaque année, en France, environ 230 000 actes publics destinés
à être produits à l’étranger sont apostillés par les parquets généraux des
cours d’appel et 110 000 légalisés par le bureau des légalisations du ministère
des Affaires étrangères. Ces formalités, effectuées quasi exclusivement « à
la main » à partir de registres de signatures « papier », ne sont plus adaptées
aux actes électroniques et ne répondent plus aux attentes des particuliers,
comme des entreprises. Le système présente en outre des lacunes puisque les
registres de signatures à vérifier ne sont pas systématiquement actualisés, ce
qui conduit souvent à une absence de contrôle effectif des actes. Enfin, la
compétence des parquets généraux est limitée aux actes établis dans le ressort
de leur cour d’appel, ce qui peut contraindre l’usager devant apostiller
plusieurs documents à s’adresser à des cours d’appel différentes. Tout cela a
donné lieu à des critiques sur l’efficacité des démarches de l’apostille en
France et, en particulier, à des critiques, aussi bien dans le pays qu’à l’étranger,
sur le retard de la dématérialisation.
Au vu notamment du caractère insatisfaisant des
conditions de délivrance des formalités, et afin de décharger les parquets
généraux de cette tâche purement administrative (c’est aussi le souhait ardent
de la cour d’appel depuis de nombreuses années) , le Parlement français a
adopté le 23 mars 2019 la Loi n° 2019-222
de programmation 2018-2022 et de réforme pour la justice visant à alléger les
tâches des juridictions, qui, dans son article 16-I, autorise le
gouvernement à simplifier et à moderniser par voie d’ordonnance la délivrance
des apostilles et des légalisations sur les actes publics établis par une
autorité française et destinés à être produits à l’étranger et, à cette fin, à déléguer
totalement ou partiellement l’accomplissement de ces formalités à des officiers
publics ou ministériels ou à toute personne publique ou tout organisme de droit
privé chargé d’une mission de service public dont les compétences, la mission
et le statut justifient son intervention, et à ménager et modifier toutes
dispositions de nature législative permettant d’assurer la mise en œuvre et de
tirer les conséquences des modifications apportées. Le vote de la loi avait été
précédé d’un rapport conjoint de l’inspection générale de la justice et l’inspection
générale des affaires étrangères, déposé le 24 avril 2018, qui avait présenté
les pistes de modernisation envisageables et avait conclu à l’opportunité de
déléguer totalement ou partiellement les missions exercées aux professions
judiciaires, notaires ou huissiers de justice.
Enfin, si la législation française a confié à la
profession notariale l’importante mission régalienne de délivrance des
légalisations et des apostilles, c’est pour deux raisons principales. La
première est fondée sur le statut du notaire : le notaire est nommé par le
ministre de la Justice en tant qu’officier public et auxiliaire de justice,
exerce une partie du pouvoir public au nom de l’État, ce qui dans la doctrine permet
d’éliminer les obstacles pour le notaire de délivrer les légalisations et les
apostilles. La seconde est que le notariat français est à la pointe de la
profession juridique avec la plateforme informatique notariale unifiée, qui non seulement se
connecte de manière transparente avec des départements tels que les affaires
civiles, les tribunaux, les affaires étrangères, l’immobilier, la finance ainsi
que la lutte contre le blanchiment d’argent, et réalise le partage d’informations
et la transmission sécurisée de données, mais partage également la mission
publique pour le gouvernement dans de plus en plus de domaines. Pour illustrer :
le notariat français est devenu l’organe statutaire qui gère et publie les
données des transactions immobilières ; le Fichier Central des Dispositions de
Dernières Volontés, géré par le notariat français, constitue le registre
statutaire national d’informations sur les testaments ; les pactes civils de
solidarité sont enregistrés par le notaire qui a mis en place un registre des
conventions notariées, etc. La profession notariale dispose d’un avantage
inhérent, inégalé par rapport à d’autres professions, dans la numérisation des formalités
de légalisation et d’apostille.
En effet, la réforme habilitant le notariat à délivrer
les apostilles en France ne constitue pas un précédent dans les pays de droit continental,
puisque les notaires de Roumanie, de Hongrie, de
République tchèque, d’Estonie, de Lettonie, etc., avaient également acquis la
compétence de délivrer les apostilles. Cette évolution s’inscrit dans la
tendance internationale qui consiste à transférer les affaires non
contentieuses des tribunaux vers les notaires afin d’alléger la charge
judiciaire. Lors de son assemblée générale à Dakar le 9
mai 2025, l’Union internationale du notariat a voté l’adoption du Code notarial international, qui sert de texte de référence pour les législations notariales
ou leurs amendements des pays membres, et dont l’article 88 prévoit que le
notaire peut être chargé de procéder à la légalisation ou à l’apposition de
l’apostille sur les actes publics devant être produits à l’étranger.
Initiatives
législatives en France
Vu la Loi n°
2019-222 du 23 mars 2019 de programmation 2018-2022 et de réforme pour la
justice, le Président français Emmanuel MACRON a signé le 4 mars 2020 l’Ordonnance n° 2020-192 portant réforme des modalités de délivrance de
la légalisation et de l’apostille, qui a modifié l’Ordonnance n° 45-2590 du 2 novembre 1945
relative au statut du notariat en ajoutant sous son article 5 les
dispositions suivantes : « Article 5-2 : Le président du conseil
régional ou du conseil interrégional des notaires, ou le président de l’établissement
d’utilité publique faisant fonction de conseil régional, ou leurs délégués,
peuvent être désignés par le ministre des Affaires étrangères et le garde des Sceaux,
ministre de la Justice, après avis du Président du Conseil supérieur du
notariat, pour accomplir les formalités de la légalisation et de l’apostille
sur les actes publics établis par une autorité française et destinés à être
produits à l’étranger, dans les conditions fixées par un décret en Conseil d’État. »
Le notariat français a ainsi été consacré par la loi comme l’autorité de
délivrance de la légalisation et de l’apostille. L’ordonnance prévoit également
que
les autorités publiques transmettent les
informations nécessaires à la constitution et à l’actualisation d’une base de
données nationale des signatures publiques dans les conditions
fixées par un décret en Conseil d’État.
Le 17 septembre 2021, le gouvernement français a
promulgué le Décret n° 2021-1205 relatif à la légalisation et à l’apostille
des actes publics établis par les autorités françaises dont l’article 4 prescrit
que le ministre des Affaires étrangères et le ministre de la Justice
désignent par arrêté conjoint, pris après avis du président du Conseil
supérieur du notariat, les présidents des conseils régionaux ou interrégionaux
de notaires et les présidents des établissements d’utilité publique faisant
fonction de conseil régional qui seront chargés d’accomplir les formalités de
la légalisation et de l’apostille. À ce sens, l’ensemble des
notaires du ressort de ces conseils régionaux, conseils interrégionaux ou
établissements d’utilité publique faisant fonction de conseil régional sont
désignés délégués pour accomplir les formalités de la légalisation ou de l’apostille,
ce qui garantit à tous les citoyens un accès facile à la demande de légalisation
et d’apostille. Mais l’article 12 de ce décret a également établi un principe d’évitement
selon lequel un notaire ne peut délivrer la légalisation et l’apostille pour un
acte qu’il a lui-même établi ou qui a été établi par un autre notaire exerçant
au sein du même office, ou pour un acte qui contient quelque disposition en sa
faveur ou en faveur d’un autre notaire de l’office, ou pour un acte auquel un
de ses parents ou alliés, en ligne directe, quel que soit le degré, ou en ligne
collatérale jusqu’au degré d’oncle ou de neveu inclus, est partie, ou qui
contient quelque disposition en sa faveur.
De plus, l’article 13 du Décret n° 2021-1205 susvisé
stipule que les légalisations et apostilles sont délivrées par voie
électronique lorsque l’autorité compétente dispose des moyens techniques
nécessaires. Dans le cas contraire, elles sont délivrées sur support papier. Comme
le notariat français a bien créé des outils et des plateformes informatiques
adéquats, les notaires sont tenus par la loi de délivrer les légalisations et
les apostilles par voie électronique. Lorsque la formalité a été délivrée par
voie électronique, une impression sur support papier est fournie au
destinataire sur simple demande de sa part ; si cela est exigé par l’autorité
devant laquelle l’acte doit être produit, l’impression de la formalité sur
support papier peut faire l’objet de l’apposition d’un cachet manuel et d’une
signature manuscrite par l’autorité compétente.
En tant que base nécessaire de la dématérialisation de
la légalisation et de l’apostille, le Décret n° 2021-1205 prévoit qu’une base
de données nationale des signatures publiques doit être créée et que toute
autorité publique enregistre dans la base de données les informations relatives
à tout signataire d’actes publics qui dépend d’elle. Les informations
enregistrées dans la base de données sont également mises à jour par les
autorités publiques dans un délai de dix jours ouvrés à compter de la prise de
fonctions du signataire, de la modification ou de la cessation de ses
fonctions. Les légalisations et les apostilles ne peuvent être délivrées par
les notaires qu’après consultation de la base de données. La mise en place de
la base de données nationale des signatures publiques permettra aux notaires de
vérifier rapidement la véracité des actes et de délivrer les légalisations et les
apostilles dans les meilleurs délais. L’article 11 du décret prévoit également que
la légalisation ou l’apostille est délivrée par l’autorité compétente dans un
délai de trois jours ouvrés à compter du jour où les informations nécessaires à
son traitement sont disponibles dans la base de données.
L’article 16 du Décret n° 2021-1205 susmentionné
stipule que le Conseil supérieur du notariat tient un fichier électronique dans
lequel il enregistre l’ensemble des légalisations et des apostilles délivrées
sous forme électronique par les notaires et que le fichier peut être consulté
sans frais par les autorités étrangères destinataires des actes apostillés ou
légalisés. Les formalités électroniques délivrées par les autres autorités
compétentes sont également enregistrées dans ce registre (principalement les actes
de demande d’entraide judiciaire en matière pénale, pour lesquels
les apostilles sont toujours traitées par la cour d’appel et les légalisations
par le ministère des Affaires étrangères).
Plate-forme informatique du
notariat français et processus de légalisation et d’apostille
Marjorie DEVISME, docteur en droit, directrice du Centre
notarial de droit européen a indiqué dans son article : «
Ce transfert de mission est un défi à la fois technique et organisationnel qui
nécessite une grande coordination avec toutes les administrations concernées.
La création de bases de données, d’un registre électronique enregistrant l’ensemble
des légalisations et apostilles délivrées sous forme électronique ou encore de
systèmes d’authentification fiables pour vérifier les signatures et les cachets
s’avère complexe », ce qui explique principalement les deux reports des
échéances des nouveaux processus. À noter, « les enjeux liés à l’entrée en
vigueur des dispositions relatives à la légalisation et à l’apostille
concernent l’ensemble des actes publics établis par les autorités françaises,
au-delà des actes notariés, qu’ils s’agissent des actes d’état civil, des actes
administratifs (certificats de résidence, décisions administratives, documents
fiscaux, etc.), des actes commerciaux ou judicaires ainsi que tous les
documents sous seing privé ayant fait l’objet d’une certification de signature.»
Les dizaines de milliers d’officiers publics qui ont le pouvoir de signer ces
actes représentent un défi important pour la création et la mise à jour de la base
de données des signatures publiques.
Ainsi, l’Association pour le Développement du Service Notarial
(ADSN), qui est sous l’égide du Conseil supérieur du notariat (CSN),
a développé avec succès une série d’outils sécurisés,
y compris quatre macro briques fonctionnelles : le portail grand public de
demande d’apostilles et de légalisations qui permet aux demandeurs d’effectuer
une demande en ligne, l’application notariale de délivrance des eApostilles et
eLégalisations, la base de données nationale des signatures publiques et le registre
des eApostilles et eLégalisations.
Si le demandeur souhaite faire apostiller un acte
public délivré nativement sous format électronique, il le télé-verse directement
via le Portail de demande et le système vérifie automatiquement auprès des
autorités certificatrices que la signature électronique est valide.
Si le
demandeur souhaite faire apostiller un acte public délivré en format papier, il
effectue une demande via le Portail de demande, puis envoie l’acte par
courrier, ou il se rend directement au guichet où il effectue la demande avec l’aide
d’un opérateur. L’opérateur dans les deux cas numérise l’acte papier. Après, le
notaire dans son Application vérifie la correspondance entre la signature et le
sceau sur l’acte avec les spécimens enregistrés dans la Base des signatures.
Après vérification, le notaire délivre une eApostille
ou une eLégalisation signées électroniquement avec sa signature qualifiée. Le
système enregistre ensuite les métadonnées de la formalité dans le Registre des
eApostilles et eLégalisations et met à disposition du demandeur l’eApostille ou
l’eLégalisation sur une plateforme d’échange.

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